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mardi 18 mars 2014

Spéciale Presse Généraliste Helvétique: "Le surpoids, une histoire de quartier"

"Obèse parmi les obèses (...) Zelig est animé d'une passion mimétique qui puise sa source dans le désir d'être aimé" (...) Léonard Zelig, héros du film portant son nom (1983), est en effet un véritable archétype. (...). Sa peur de la solitude et du rejet est telle qu'il abdique toute identité pour se fondre dans la "chaleur du troupeau".
Source iconographique et légendaire: http://www.letemps.ch/Page/Uuid/891acd1a-5c9f-11e0-9da6-ce95df6be661/Zelig_la_passion_mim%C3%A9tique
(...) Une étude genevoise montre que le poids d’un individu est lié à celui de ses voisins.

Une cartographie qui permettra de mieux cibler les campagnes de prévention.

C’est une sorte de cartographie du surpoids. Un groupe de recherche dirigé par Idris Guessous, médecin adjoint au département de médecine communautaire des Hôpitaux universitaires genevois (HUG), a mesuré l’indice de masse corporelle (IMC) de plus de 9600 personnes dans le canton de Genève, de façon à obtenir une carte montrant la répartition des individus en surpoids selon le lieu d’habitation.

L’étude montre qu’il existe une correspondance entre le poids d’un individu et celui de ses voisins, un rapport qui ne peut pas s’expliquer par le simple fait du hasard. Ce rapport tend à être défavorable sur la rive droite du Rhône et à l’ouest de la Praille: c’est en effet essentiellement dans les communes de Meyrin, Vernier, Onex et Lancy que l’on trouve le plus de sujets en surpoids. Ceux-ci présentent un IMC proche de 25, ce qui correspond, pour un individu de 1,75 m, à un poids supérieur à 76 kg. En résumé, les habitants de ces régions présentent un IMC dépassant la moyenne cantonale, et leurs voisins aussi.

A l’inverse, on note une tendance individuelle et collective à se situer au-dessous du seuil du surpoids sur la rive gauche, en particulier dans le quartier des Eaux-Vives, dans les communes de Chêne-Bougeries, Carouge et Troinex, mais également à Cologny, Vandœuvres, Collonge-Bellerive, Meinier et Corsier. «Notre étude montre que le surpoids n’est pas distribué aléatoirement à Genève, affirme Idris Guessous. Si vous habitez dans le canton, votre poids dépend de celui de vos voisins.»

Publiés lundi dans la revue Nutrition & Diabetes, du groupe éditorial Nature, ces résultats restent valables après ajustement au niveau socio-économique, c’est-à-dire que ce seul paramètre ne suffit pas à les expliquer. Il existe tout de même, au dire des auteurs, un «clivage spectaculaire» entre les quartiers populaires et les quartiers aisés, les seconds étant grevés d’une moindre prévalence du surpoids. Globalement, plus de 12% des adultes et 2% des enfants sont concernés. D’après Idris Guessous, très peu d’études auraient été menées dans le monde de façon aussi détaillée, «presque quartier par quartier», le poids de chaque participant ayant été comparé à celui de ses voisins dans un rayon de 1,8 km de distance. La recherche a porté sur plus de 6000 adultes et 3600 enfants, entre 2001 et 2011, avec la collaboration du Laboratoire de systèmes d’information géographique de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Il n’a pas échappé aux autorités cantonales que ce «mapping» du surpoids pouvait représenter un outil intéressant pour mieux cibler certaines campagnes de prévention. En effet, en étudiant les zones d’habitation «à risques», il devrait être possible d’affiner la compréhension du phénomène du surpoids et de l’obésité, ce qui permettrait ensuite de concevoir des interventions locales et spécifiques, presque «chirurgicales». «Il est connu que pour être efficaces, les messages sanitaires doivent être adaptés à leur public cible», explique Laurent Paolellio, secrétaire général adjoint du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé (DEAS). «On sait depuis longtemps que le statut économique et le contexte ­socio-éducatif sont des déterminants de l’obésité. Mais cette étude souligne l’importance de l’environnement urbain. A force de recoupements, on espère pouvoir cerner encore mieux les causes.»

Jacques-André Romand, médecin cantonal, pense également qu’il convient de «superposer» ces résultats avec ceux de précédents travaux. En 2007, par exemple, une équipe de chercheurs de la Harvard Medical School de Boston avait déjà observé, dans les agglomérations, un phénomène local de surreprésentation d’individus en surpoids. Réalisée sur plus de 12 000 personnes, l’étude révélait que dans les couples faisant ménage commun, lorsque l’un des deux partenaires devient obèse, le risque pour l’autre de le devenir à son tour est de 37%. Mais un semblable effet de contamination entre voisins n’avait pas été rapporté.

«Il serait intéressant de prolonger cette étude par un suivi des participants», déclare Jacques-André Romand. «On pourrait ainsi cerner plus exactement l’importance de l’environnement géographique. Par exemple, est-ce que le fait de changer de quartier influence à long terme le poids d’un individu? En tant que médecin cantonal, je serais curieux de le savoir. On a constaté, par exemple, que si la prévalence du cancer de l’estomac est élevée en Asie, les Asiatiques qui émigrent aux Etats-Unis sont davantage sujets aux maladies cardio-vasculaires à partir de la seconde génération.»

«Cette étude est passionnante car elle confirme l’existence d’une cause structurelle à l’obésité, ce qui justifie des interventions autres que des messages sanitaires tels que la création d’espaces verts et de pistes cyclables», déclare la psychologue et diététicienne Magali Volery, fondatrice du Centre de consultations nutrition et psychothérapie (CCNP) à Genève. Une nuance toutefois: le critère retenu, à savoir l’indice de masse corporelle, est certainement associé de façon générale à des risques accrus pour la santé, mais il n’est pas absolument pertinent au niveau individuel: les personnes sujettes à l’embonpoint ne se portent pas forcément plus mal que les autres, la pratique d’une activité et une bonne hygiène de vie comptant au moins autant que le poids, si ce n’est davantage. «C’est là une limite des études populationnelles», précise Magali Volery. 

Francesca Sacco, dans "Le Temps" (Suisse), 12 mars 2014